Pourquoi tout créateur est responsable des mondes qu'il met au monde?
Nous vivons dans une époque où l'on célèbre le talent, mais où l'on oublie souvent la responsabilité qui l'accompagne.
L'écrivain est admiré pour son style.
Le musicien est admiré pour sa voix.
Le cinéaste est admiré pour son imagination.
Le peintre est admiré pour son génie.
Mais une question demeure rarement posée :
Que deviennent les mondes que ces créateurs mettent au monde ?
Pendant longtemps, j'ai été lecteur de tout.J'ai lu les grands auteurs de la littérature occidentale. J'ai parcouru les univers de Zola, de Maupassant et de nombreux écrivains considérés comme des monuments de la culture.
J'y ai découvert du talent.
J'y ai découvert du génie.
Mais j'y ai également découvert une multitude d'univers où règnent la cupidité, la peur, la violence, le cynisme, le désespoir et l'absence de transcendance.
Peu à peu, une question est née dans mon esprit :
L'art a-t-il pour vocation de refléter le chaos ou de contribuer à son dépassement ?
Cette question m'a conduit à une conviction profonde :
Une œuvre n'est pas un objet.
Une œuvre est un être vivant.
Toute œuvre est un être vivant intemporel
Lorsqu'un auteur écrit un livre, il ne produit pas simplement du papier imprimé.
Il crée un univers.
Il crée des personnages.
Il crée des émotions.
Il crée des pensées.
Il crée des croyances.
Et cet univers continuera d'exister bien après sa mort.
Une chanson continue d'agir lorsque le chanteur a disparu.
Un tableau continue d'inspirer lorsque le peintre n'est plus là.
Un livre continue de façonner des consciences des siècles après sa publication.
Une œuvre est donc une présence. Elle voyage dans le temps. Elle influence les générations. Elle participe à la construction du monde intérieur de milliers, parfois de millions d'êtres humains.
Voilà pourquoi le créateur possède un pouvoir immense.
Et tout pouvoir implique une responsabilité.
Les trois formes de littérature
Toutes les œuvres ne produisent pas les mêmes effets.
À travers les siècles, j'observe trois grandes familles de créations.
1. La littérature du vide
Cette littérature nourrit principalement les passions inférieures.
Elle glorifie :
- la luxure ;
- la convoitise ;
- l'orgueil ;
- la haine ;
- le ressentiment ;
- le nihilisme ;
- le désespoir.
Elle ne montre pas simplement les ténèbres.
Elle les rend désirables.
Elle enferme l'être humain dans ses blessures au lieu de l'aider à les transcender.
Le lecteur termine sa lecture avec davantage de confusion qu'auparavant. Son âme est agitée mais non élevée.
Le chaos est devenu fascinant. Le vide est devenu séduisant.
2. La littérature distrayante
Elle n'est ni destructrice ni particulièrement transformatrice.
Elle amuse.
Elle divertit.
Elle fait voyager.
Elle permet de s'évader.
Son rôle est légitime.
Mais son impact demeure limité.
Une fois l'expérience terminée, le lecteur revient généralement au même point intérieur.
Il a été occupé. Il n'a pas nécessairement été transformé.
3. La littérature de l'élévation
C'est la plus rare!
Elle ne nie pas les difficultés de l'existence.Elle ne ferme pas les yeux sur la souffrance humaine.
Mais elle refuse de faire du chaos une destination.
Elle rappelle à l'homme sa dignité. Elle l'invite à grandir. Elle l'aide à retrouver le sens de sa vie. Elle nourrit la conscience plutôt que les pulsions.
Le lecteur ressort plus grand qu'avant.
Il comprend davantage le monde.Il comprend davantage les autres.Il se comprend davantage lui-même.
Les grands exemples de littérature d'élévation
À travers l'histoire, certaines œuvres ont contribué à éveiller plutôt qu'à endormir.
En Afrique
Amadou Hampâté Bâ – L'Étrange Destin de Wangrin
Une réflexion magistrale sur l'intelligence, le pouvoir et les conséquences de nos choix.
Cheikh Hamidou Kane – L'Aventure ambiguë
Une œuvre fondamentale sur l'identité, la spiritualité et le danger de perdre son âme dans la modernité.
Amos Tutuola – L'Ivrogne dans la brousse
Un voyage initiatique dans le monde invisible inspiré des traditions africaines.
Au Gabon
Justine Mintsa – Histoire d'Awu
Un roman sur la dignité, la résilience et la place de la femme dans la société.
Laurent Owondo – Au bout du silence
Une œuvre qui explore la mémoire, la transmission et l'identité culturelle.
Vincent de Paul Nyonda – La Mort de Guykafi
Une réflexion sur le pouvoir, la responsabilité et l'équilibre communautaire.
En France
Edgar Morin – Les Sept Savoirs nécessaires à l'éducation du futur
Une invitation à développer une conscience plus vaste du monde.
Victor Hugo – Les Misérables
L'histoire d'une rédemption qui rappelle que l'homme peut toujours s'élever au-dessus de ses erreurs.
Ces œuvres ont un point commun.
Elles ne nourrissent pas le vide.Elles nourrissent l'être.
Le karma du créateur
Dans de nombreuses traditions spirituelles africaines et orientales, l'âme poursuit son voyage au-delà de la mort.Elle récolte les fruits de ce qu'elle a semé.
Cette loi ne concerne pas seulement les actes visibles.Elle concerne également les influences invisibles.
L'artiste qui nourrit la peur dans les consciences participe à la diffusion de la peur.
L'artiste qui nourrit l'orgueil participe à la diffusion de l'orgueil.
L'artiste qui nourrit la haine participe à la diffusion de la haine.
De même, celui qui nourrit la sagesse, l'amour, l'équilibre et la conscience participe à leur expansion dans le monde.
Ainsi, le créateur demeure lié à ses créations.
Chaque œuvre continue de travailler dans les consciences.
Chaque œuvre poursuit sa mission.
Chaque œuvre poursuit son influence.
Et aucun semeur n'échappe à sa récolte.
Pourquoi les œuvres d'enracinement sont vitales
L'Afrique moderne souffre souvent d'une crise de mémoire.
Des peuples entiers connaissent mieux les héros étrangers que leurs propres ancêtres.
Ils connaissent mieux les mythes importés que les récits de leurs lignées.
Ils connaissent mieux les références extérieures que les fondations de leur propre civilisation.
C'est pourquoi les œuvres d'enracinement sont essentielles.
Elles rappellent aux peuples qui ils sont.
Elles restaurent la mémoire.
Elles protègent les traditions.
Elles transmettent les valeurs.
Elles créent de l'harmonie entre les générations.
Un peuple qui perd sa mémoire devient vulnérable à toutes les influences.
Un peuple qui retrouve sa mémoire retrouve sa force.
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